« De quelle manière les artistes seront-ils rémunérés ? » C’est la question la plus fréquente que l’on nous pose lorsque nous argumentons en faveur de la refonte du droit d’auteur en vue de légaliser le partage de fichiers.
- Pour une société florissante et libre
- Le téléchargement illégal n’a pas tué la culture
- Car le marché se reconfigure
- Et car le poste de dépense « culture » reste stable…
- …au profit des artistes.
Pour une société florissante et libre
Au Parti Pirate Suédois, nous défendons que le respect du droit d’auteur n’est à l’heure actuelle pas compatible avec celui des droits fondamentaux.
Certes, il peut être un peu frustrant de se voir poser la question de la rémunération des artistes juste après avoir expliqué comment l’application du droit d’auteur menace les droits fondamentaux.
Mais est-ce que la question de savoir si nous voulons que les droits au secret de la correspondance, à un procès équitable et à des peines proportionnées dépend vraiment de savoir si c’est rentable pour les artistes ou non ?
Ceci dit, c’est une question légitime. Nous désirons tous une société avec une culture florissante. Nous souhaitons tous que des écrivains, des musiciens et autres créateurs aient la possibilité de vivre de leur art. Si le cas d’un conflit entre ça et la préservation des droits fondamentaux s’était posé, c’eût été un problème qui eût nécessité d’être traité, même si supprimer les droits fondamentaux n’eût pas été la bonne réponse.
Le téléchargement illégal n’a pas tué la culture
Il y a dix ans, la question de la rémunération des artistes était une colle, et peu auraient assuré avec certitude que le secteur de la culture survivrait, ou auraient pu prédire comment.
Mais aujourd’hui nous avons plus de dix années de recul sur un monde dans lequel chacun qui le souhaite peut télécharger ce qu’il veut gratuitement, et où une importante partie de la population le fait régulièrement.
Nous savons par expérience que le secteur culturel est financièrement viable malgré la floraison des échanges de fichier en pair à pair.
Ce qui aurait pu apparaître comme un problème insoluble il y a une décennie s’est révélé ne pas en être un du tout, mais plutôt une grande opportunité pour des artistes et des créateurs, et une aubaine pour la diversité culturelle.
Car le marché se reconfigure
En fait, nous observons que durant la décennie où le partage de fichiers s’est développé de façon exponentielle, les revenus ont augmenté d’année en année à la fois pour les secteurs culturels en général, mais aussi pour chaque pan de la culture tels que le cinéma, la musique ou les jeux vidéos.
Le plus grand changement à été pour l’industrie musicale. Durant les dix dernières années, les ventes de musique sur support physique ont chuté à pic, et l’augmentation des ventes de musique dématérialisée a été une maigre compensation. Mais le marché de la musique ne s’est jamais aussi bien porté.
Dans un article de fond publié en octobre 2010, le magazine économique « The Economist » écrit:
Un nombre surprenant de trucs génère des revenus pour les artistes et les maisons de disques, et d’autres sont prometteuses. Le marché de la musique n’est pas en train de mourir, mais il est en train de changer en profondeur.
La plus longue et la plus forte période de croissance concerne les concerts. Entre 1999 et 2009 les ventes de tickets en Amérique ont triplé en valeur, de 1,5 à 4,6 milliards de dollars. [...]
L’augmentation des revenus en provenance des concerts, des produits dérivés, des partenariats, de l’édition, du streaming et des marchés émergents est venue contrebalancer les pertes dues au déclin des ventes de CD. De ce fait, quelques musiciens font entendre un son de cloche différent. L’année dernière un nouveau groupe, « the Featured Artists Coalition », a contesté les intentions du gouvernement de punir les personnes partageant des fichiers par la suspension de leur connexion ADSL. Ses meneurs, y compris des artistes établis tels que Billy Bragg et Annie Lennox, affirment que le partage de fichiers est une forme de promotion utile.
Lorsque l’on regarde les statistiques, on s’aperçoit que le secteur culturel génère autant d’argent qu’il y a dix ans (ou légèrement plus, du fait de l’augmentation générale du niveau de vie). Les gens dépensent autant qu’avant pour la culture, malgré le fait qu’ils peuvent télécharger tout gratuitement, et le font fréquemment.
Et car le poste de dépense « culture » reste stable…
S’ils ne dépensent plus d’argent pour quelque chose, ils le dépensent pour autre chose. Les amateurs de musique dépensent autant qu’avant, mais comme ils dépensent moins pour les CD, ils dépensent plus pour aller aux concerts. C’est une mauvaise nouvelle pour les maisons de disques, mais une bonne pour les artistes, qui obtiennent une plus grosse part du gâteau.
Plus d’argent que jamais auparavant afflue vers le secteur culturel, mais parfois par un chemin différent.
Il est assez normal que ce soit ainsi, si nous pensons à notre expérience quotidienne du fonctionnement de l’économie. Quand vous avez un salaire, vous dépensez de l’argent dans le loyer (ou le prêt), dans la nourriture, dans vos factures et d’autres trucs pénibles. Si vous êtes chanceux, il vous en reste assez pour vous divertir un peu, id est, pour la culture.
Si vous ne dépensez plus d’argent dans l’achat de disques en plastique, vous pouvez le dépenser dans des concerts où vous pourrez voir les musiciens en chair et en os. Si vous ne dépensez pas votre budget culture d’une certaine manière, vous le dépenserez d’une autre, et quelqu’un du secteur de la culture le récupérera de toute manière.
…au profit des artistes.
Il est toujours très difficile de gagner sa vie comme artiste, et ça l’a toujours été, et ça le sera toujours. Mais au moins c’est devenu un peu moins difficile qu’avant Internet et la pair à pair. Dans le secteur de la musique, les revenus totaux ont augmenté un peu, tandis que la part des plus grosses compagnies diminue. Ça a libéré de l’argent pour les créatifs qui font réellement de la musique (et ne font pas que la distribuer).
Le partage de fichier n’est pas un problème à régler. C’est positif pour les artistes, les consommateurs et la société dans son ensemble. Tout ce que nous devons faire maintenant est d’aligner la législation sur le droit d’auteur sur cette nouvelle donne.
En réformant le droit d’auteur pour légaliser le pair à pair sans intention commerciale, nous pouvons en terminer avec la criminalisation d’une génération entière, et en même temps favoriser l’éclosion d’un milieu culturel européen encore plus foisonnant.
Ce billet fait partie d’une série de traductions de l’anglais des chapitres du livre de Christian Engström et Rickard Falkvinge sur la réforme du droit d’auteur que défend le Parti Pirate Suédois.
Merci à Étienne Loiseau pour son aide !