Nous sommes à un carrefour. Nous, en tant que société, pouvons dire que le droit d’auteur est la chose la plus importante que nous avons, et abandonner le droit de discuter en privé. Ou alors, nous décidons que le droit au secret de la correspondance est une valeur importante même si cette correspondance peut être utilisée pour transférer des œuvres protégées par le droit d’auteur. Il n’y a pas de juste milieu.
Le respect du droit d’auteur actuel est irrémédiablement irréconciliable avec celui de la vie privée.
- Discriminer les contenus implique de tout ouvrir
- Il faut refuser les revendications actuelles de l’industrie du droit d’auteur
- Les lois du monde analogique sont raisonnables
- Il n’y a qu’un seul monde
- Quand j’écris une lettre
- Des droits niés
- Renoncer à nos droits civiques est injustifiable…
- …et les tendances actuelles sont dangereuses
- Cependant, des activistes marginaux luttent pour notre liberté
Il y a six ans, quand moi, Rick Falkvinge, j’ai fondé le premier parti pirate du monde, le parti pirate suédois, la politique que nous défendions avait trois piliers : partage de la culture, liberté de la connaissance, respect de la vie privée. C’était les thèmes qui portaient nos idéaux. J’avais bien l’idée vague qu’ils étaient liés d’une manière ou d’une autre, mais cela m’a pris plusieurs mois avant de lier le droit à la vie privée et le droit au partage de la culture.
Une fois que vous l’avez fait, le lien est tellement évident que c’est toujours l’un de nos meilleurs arguments : le respect du droit d’auteur actuel est irréconciliable avec celui de la vie privée.
Si je vous envoie un courriel, ce courriel peut contenir un morceau de musique. Si nous avons une conversation vidéo, je peux partager une vidéo protégée. Pour faire appliquer le droit d’auteur, il faut pouvoir le détecter. Or, le seul moyen de détecter des contenus protégés est d’écouter tous les 0 et les 1 entrants et sortants des ordinateurs.
Il n’y a aucun moyen de permettre le droit à la correspondance privée pour certains contenus et pas pour d’autres. Vous devez brisez le sceau et analyser les contenus pour les trier en deux catégories : autorisé et non autorisé. Dès ce moment, le sceau est brisé. Soit il y a un sceau sur tout soit il n’y en a aucun.
Plus généralement, tout canal de communication numérique qui peut être utilisé pour échanger des informations privées peut aussi être utilisé pour transférer à des inconnus des copies numériques de fichiers protégés. Faire absolument respecter le droit d’auteur implique donc un viol massif du secret de la correspondance, d’un droit que le Parti Pirate n’est pas prêt d’abandonner.
Récemment, le niveau de compréhension de tout cela par l’industrie du droit d’auteur est devenu plus clair, puisque cette industrie essaye sans cesse d’éradiquer le droit au secret de la correspondance afin de sauvegarder la protection actuellement polémique du droit d’auteur.
Un câble fuité par Wikileaks en décembre 2010 esquissait une liste de requêtes d’un organisme de défense de l’industrie du droit d’auteur américaine, l’IIPA, qui a été transmise au gouvernement suédois. L’ambassade américaine était assez élogieuse sur la manière dont le ministère de la justice suédois était « sur le pont » et avait fait des progrès considérables pour satisfaire les requêtes menées contre ses propres citoyens par l’industrie du droit d’auteur américaine.

Privat veg. Parking interdit.
Ces requêtes contenaient déjà toutes les lois à la Big Brother passées par la suite. La rétention des données, l’IPRED, la riposte graduée, l’accès policier aux historiques des adresses IP pour des crimes mineurs, l’abolition du secret de la correspondance, tout y était.
L’industrie du droit d’auteur est en train de saper activement nos droits civiques en soutenant une société à la Big Brother, puisqu’elle a compris que c’est le seul moyen de sauver le droit d’auteur. Il est temps d’éjecter cette industrie du processus législatif.
Une des premières exigences du Parti Pirate est que les lois qui s’appliquent hors-ligne devraient aussi s’appliquer en-ligne. C’est tout à fait raisonnable. Internet n’est pas un cas particulier, mais fait partie de la réalité. Le problème apparaît quand une industrie dépassée mais puissante réalise qu’une application juste et égalitaire de la loi signifie que son monopole de la distribution est terminé.
Pour comprendre l’absurdité des requêtes de l’industrie du droit d’auteur, on doit se demander quels droits nous considérons pour acquis dans le monde analogique. Ces droits doivent aussi s’appliquer au monde numérique, puisqu’au moins en théorie, la loi ne fait pas de différences entre les moyens de communication.
Regardons quels droits j’ai quand je communique avec quelqu’un via des canaux analogiques, en utilisant du papier, un stylo, une enveloppe et un timbre, c’est-à-dire quand j’écris une lettre :
- J’ai le droit de communiquer anonymement ou non. Moi et moi seul choisis de m’identifier dans l’adresse sur l’enveloppe et/ou dans l’enveloppe.
- Personne n’a le droit de l’intercepter pour briser le cachet et examiner son contenu sauf si je suis déjà suspecté d’un crime, et alors cela passe par une procédure judiciaire.
- Personne n’exige que je l’aide à ouvrir mes lettres pour me surveiller.
- Nul n’a le droit d’en altérer le contenu ou de refuser de l’acheminer.
- Nul n’a le droit de rester devant la boîte et de noter à qui j’écris et la durée de mes messages, ou qui me répond.
- Le facteur n’est pas responsable de ce que j’ai écrit. Il n’est qu’un intermédiaire.
Toutes ces règles fondamentales sont systématiquement attaquées par l’industrie du droit d’auteur.
Cette industrie exige que les fournisseurs d’accès à Internet installent des appareils d’enregistrement et de censure des communications au milieu de leurs propres appareils. Elle les poursuit en justice pour cela. Elle se plaint sans cesse de l’immunité des intermédiaires. Elle demande aux autorités d’identifier les gens qui communiquent, nous niant ainsi nos droits fondamentaux, surtout ceux de la liberté d’expression et au secret de la correspondance, ayant l’outrance d’aller jusqu’à demander la censure des télécommunications.
De tels droits font partie des libertés pour la défense desquelles nous aïeux ont donné leur sang. Il est plus qu’obscène de les abandonner au profit d’une industrie obsolète qui désire préserver son monopole et veut pour ce avoir à titre privé encore plus de pouvoirs que la police quand elle recherche des criminels.
Lorsque les photocopieurs sont arrivés dans les années 1960, les éditeurs ont tenté de les interdire au prétexte qu’ils pourraient être utilisés pour copier des livres que les gens s’enverraient ensuite par la poste. À l’époque, tout le monde a expliqué aux éditeurs la dure vérité : Bien que le monopole du droit d’auteur soit valide, personne n’a le droit de briser le secret de la correspondance simplement pour vérifier qu’aucune violation du droit d’auteur n’est commise, donc il n’y avait rien à faire. La règle tient toujours hors-ligne. Pourquoi ne s’appliquerait-elle pas en ligne ?
L’industrie du droit d’auteur se plaint parfois de la licence qui existerait sur Internet alors que les mêmes lois devraient valoir pour les deux domaines. Sur ce point, le Parti Pirate ne pourrait être plus d’accord.
Malheureusement, c’est bien le contraire qui est en train de se passer. Les corporations essayent de prendre le contrôle de nos moyens de communications en prétextant des problèmes de droit d’auteur. Le plus souvent, elles aident les politiciens qui aspirent à la même chose, mais prétextent eux des impératifs de lutte contre le terrorisme ou des craintes McCarthystes pour la sécurité publique. Regardons par exemple ce qui s’est passé dans le monde arabe ou en Angleterre en 2011.
Au Parti Pirate, les blanc-seings aveuglément donnés aux autorités nous font peur, car nous nous méfions de l’incessant désir de savoir ce dont nous discutons et avec qui nous discutons, de ce désir affiché ouvertement par les corporations et les politiques.
Pour dramatiser la situation, il ne s’agit pas que de mouchardage. Les corporations et les politiques veulent gagner le droit de nous réduire au silence.

Qu'est-ce que tu regardes ?
L’industrie du droit d’auteur exige le droit de tuer les commutateurs essentiels de nos communications. Pour peu que nos propos soient suffisamment dérangeants, que ce soit selon les membres de l’industrie du divertissement ou de la classe politique dirigeante, la ligne est coupée.
Il y a 20 ans, cela aurait paru être une horreur absolue. Aujourd’hui, c’est devenu la réalité. Vous ne le croyez pas ? Essayez de parler de ThePirateBay sur MSN ou Facebook et admirez le silence. L’industrie du droit d’auteur se bat pour devenir de plus en plus envahissante. De même certains politiciens ont en poche leur propre calendrier sur la question.
Bien que l’industrie du droit d’auteur et les politiciens Big Brother ne partagent pas les mêmes motivations, ils poussent dans la même direction, promeuvent les mêmes changements.
Pendant ce temps, les déplacements des citoyens dans les rues sont tracés minute par minute et leur historique est enregistré.
Comment imaginer une révolution possible quand tout ce que vous dites est étouffé dans l’œuf, afin d’atteindre une quelconque oreille, et quand le régime peut surveiller qui a rencontré qui, où et quand, voire peut vous déconnecter par un simple appui sur un bouton distant ? Comment exercer son droit de résistance à l’oppression dans un monde où absolument tout est sans cesse surveillé ?
De ce point de vue, l’Occident n’a pas beaucoup de leçons à donner à la Chine ou aux régimes du monde arabe.
Malgré toutes ces ténèbres, une contre-réaction grandit de jour en jour.
Dans la nuit de l’obscurantisme, des activistes jouent au chat et à la souris avec les outils de surveillance et de contrôle afin de garantir la liberté d’expression. Ce sont les héros de notre génération. En nous permettant de garantir notre liberté d’expression et de publication, ils nous assurent des communications incontrôlables. C’est pourquoi ils attaquent aussi le droit d’auteur dans son cœur, par effet collatéral.
Le logiciel libre est au cœur de la contre-réaction à Big Brother. Chacun peut examiner le contenu d’un logiciel libre, ce qui rend l’inclusion de portes dérobées ou de mécanismes de surveillance impossible, et lui permet de se répandre comme la poudre si nécessaire.
De plus, il renonce au rêve du monopole, à tel point que les méthodes de développement les plus populaires le combattent activement, faisant ainsi de nouveau le lien entre imposition du respect du droit d’auteur et répression. Les systèmes d’exploitation et les logiciels de communication libres sont au cœur de toute liberté d’expression à venir ou présente.
Le logiciel développé par ces héros garantit nos droits civiques. Il s’agit de Tor, FreeNet, I2P, TextSecure et RedPhone. Que des criminels échappent à la surveillance par ces moyens est un faible prix à payer pour nos droits: Demain, ce sera peut-être nous qui serons considérés comme des criminels pour subversion. Ces outils sont déjà utilisés par les peuples en révolte contre la corruption. Nous devrions nous en souvenir.
En même temps et par nécessité, ces logiciels libres rendent le droit d’auteur inapplicable, puisque qu’ils créent des moyens de communications anonymes, intraçables, inespionnables. Le blogueur Mike Masnick de Techdirt faisait récemment remarquer que « le piratage et la liberté ressemblaient à des frères jumeaux ».
C’est peut-être le manifeste de Freenet qui est le plus clair :
« Vous ne pouvez pas garantir la liberté d’expression et appliquer le droit d’auteur. C’est pourquoi toute technologie destinée à garantir la liberté d’expression doit aussi empêcher l’application du droit d’auteur ».
Les combats pour la liberté d’expression et pour la défaite du monopole du droit d’auteur sont les mêmes. C’est pourquoi les révolutions utiliseront des outils qui non seulement ne sont pas en-dehors du monopole du droit d’auteur, mais le combattent activement. La licence pour la révolution ne sera pas proprement concédée.
Ce billet fait partie d’une série de traductions de l’anglais des chapitres du livre de Christian Engström et Rickard Falkvinge sur la réforme du droit d’auteur que défend le Parti Pirate Suédois. Il s’agit ici du chapitre trois, qui vise à justifier certaines propositions du chapitre deux.