Un chevalier brigand conspué par la population

L’industrie du divertissement est une bande de pillards. Plaidoyer d’économistes pour la suppression du droit d’auteur.

Les auteurs de cet article, Volker Grossmann et Guy Kirsch, sont deux professeurs d’économie des politiques publiques de l’université de Fribourg. Volker Grossman est aussi chercheur à Munich et Guy Kirsch l’était à Berlin avant de devenir professeur émérite en 2009. Volker Grossman s’occupe principalement des théories de la croissance et des effets macroéconomiques des migrations et du système éducatif.

Dans cet article volontairement polémique, les deux professeurs défont des mythes sur l’état de l’industrie du divertissement et défendent que la suppression du droit d’auteur a toutes les chances d’avoir des retentissements positifs sur la créativité et la production culturelle, tant en qualité qu’en quantité.

Le partage de fichiers est souvent assimilé à du vol. C’est pourquoi, en Allemagne, des armées d’avocats s’acharnent à criminaliser bon nombre d’adolescents, et ce en circonvenant à la loi sur la protection des données personnelles grâce au laxisme de l’État en la matière. Vu qu’en pratique, le téléchargement illégal d’une chanson est plus sévèrement réprimé que le vol d’un disque, il est loisible de se demander si cet acharnement ne cache pas des intérêts très louches. En d’autres mots: est-ce que le droit d’auteur est économiquement, culturellement et socialement raisonnable, ou ne sert-il que les intérêts de certains qui sanctuarisent ainsi leur pouvoir mais ne sont pas pour autant légitimes ce faisant ?

Tout au moins, il semble que l’on trouve de bons arguments en faveur de cette thèse. De fait : Un coup d’œil terre-à-terre sur la scène médiatique et musicale montre que le modèle dominant est du type « Le gagnant prend tout ». Celui qui arrive à l’avant-scène rafle la mise, les autres ramassent les miettes.

  1. Et le vainqueur est…
  2. Celle qui est une star, c’est surtout l’industrie
  3. La suppression du droit d’auteur signifierait-elle la fin de la musique ?
  4. Les signes avant-coureurs de la fin du droit d’auteur
  5. Ajout suite à la première parution de l’article dans le NZZ

Et le vainqueur est…

Une société qui privilégie que les vainqueurs remportent toute la mise serait justifiée si la victoire allait toujours à ceux qui sont les seuls à pouvoir procurer un avantage à leurs clients, ici les amateurs de musique. Mais ce n’est pas le cas. Si l’on demande qui est le grand vainqueur il semble qu’il faille surtout répondre l’industrie de la musique. Ce ne sont pas les interprètes, ni les groupes, ni les solistes, ni les chanteurs, qui peuvent récolter le pactole en triomphant sur le podium. La plupart d’entre eux, même ceux qui sont sous contrat dans une grande firme, vivent dans de mauvaises conditions, si encore ils arrivent à vivre de leur art. Cela n’empêche pas certains de devenir les chouchous du public et de pouvoir gagner en puissance contre leurs producteurs et devenir ainsi des gagnants d’eux-mêmes.

On peut être tenté d’aimer cette situation. Au fond, ce sont aussi les boîtes de production et les stars victorieuses qui offrent au public la musique qu’il préfère. Il faut résister à cette tentation, car celui qui devient une star n’est pas spécialement celui que le public a choisi de son plein gré, mais aussi celui qui a été propulsé à l’avant de la scène par une campagne marketing. Il est naturel que l’industrie de la musique cherche avant tout à être rentable et à vendre des produits. La qualité n’est importante qu’en ce qu’elle ne perturbe pas les ventes. Il n’est donc pas très étonnant que les musiciens soient sans cesse qualifiés d’« interprète du siècle » ou de « prochaine superstar », mais soient aussi aussitôt oubliés six mois après. Comme on vient de le dire : certaines seront des stars durables, l’industrie de la musique se plie donc en quatre pour eux : d’un côté ils sont bien commercialisés, de l’autre, en ayant une position solide, ils réclament la première place.

Celle qui est une star, c’est surtout l’industrie

Dans l’ensemble, on peut dire que ce sont vos goûts musicaux qui déterminent vos achats. Mais vous ne pouvez pas être sûr de ce que vous achetez. On se souvient encore de Boney M. et Milly Vanilli qui ont été vendus comme des « chanteurs » alors qu’il n’ont jamais rien chanté eux-mêmes. En un mot : Comme gagnante, l’industrie de la musique ne prend pas seulement tout en ce qu’elle tond les musiciens mais aussi en ce qu’elle manipule voir arnaque les acheteurs potentiels.

Il est à peine exagéré de comparer l’industrie de la musique retranchée derrière le droit d’auteur avec les bandes de chevaliers pillards du Moyen-Âge. Après tout l’industrie de la musique encaisse les fruits du travail d’autres, veut commercialiser seule ces produits et tire les prix vers le haut. Vu ainsi, ses efforts obstinés pour défendre le droit d’auteur sont aussi compréhensibles que les répressions des populations qui se soulevaient contre les pillages.

Un chevalier brigand conspué par la population

Un chevalier brigand conspué par la population

Il faut cependant admettre que même quand on a montré que le droit d’auteur n’a pas tous les avantages que lui confèrent ceux qui l’intéressent, il manque la preuve que sa suppression serait avantageuse. Il n’est pas certain qu’un monde sans droit d’auteur soit souhaitable ou même possible. Si jamais on le supprimait, il se peut que l’incitation à composer et produire de la musique disparaîtrait, ou que la qualité baisserait, ou que les consommateurs seraient perdus dans un paysage musical impossible à superviser, ou que…

La suppression du droit d’auteur signifierait-elle la fin de la musique ?

Cette question doit être prise au sérieux. Mais est-il bien vrai qu’avec la suppression du droit d’auteur l’incitation à la création musicale serait diminuée voire disparaîtrait ? Au premier abord il peut sembler que oui. Mais en jetant un coup d’œil plus précis cette crainte se révèle non fondée. Pour les raisons suivantes : beaucoup d’artistes produisent par amour de la musique et non pas pour vivre, souvent d’ailleurs n’arrivent pas à en vivre, et il n’est pas exclu qu’un monde sans droit d’auteur permette des revenus supérieurs à ceux d’aujourd’hui.

Pour le moment certaines stars gagnent très bien leur vie. Ceux-ci servent aussi d’appât à l’industrie musicale : Ils vendent aux créateurs qui n’ont pas encore percé l’impression que cela va bientôt être le cas et qu’ils vont donc aussi bientôt ramasser le pactole et briller comme une star. En même temps tout est fait pour camoufler que la plupart des musiciens sous contrat restent des anonymes. Et bien sûr on ne voit que les quelques vainqueurs qui sont sous le feu des projecteurs, pas les autres.

Si le droit d’auteur était supprimé, on devrait s’attendre à quelque chose d’autre. Le nouveau moyen de diffusion, à savoir les plates-formes comme Youtube, permettent à chaque créateur de publier sans passer par l’industrie de la musique. Youtube pourrait fonctionner dans un monde sans droit d’auteur. Il y aurait toujours des compositeurs, des paroliers, des groupes, des chanteurs, des interprètes. Certains auraient du succès et d’autres moins. Mais ces créateurs ne seraient pas choisis et formatés par l’industrie de la musique. Leur succès dépendrait plutôt du goût du public. Et ce public choisirait plutôt par ses goûts propres que par ceux dictés par des campagnes marketing. En d’autres mots, ce serait un changement de modèle, où il y aurait plus que quelques uns qui rafleraient la mise. Le public regagnerait sa souveraineté, et ne serait plus le jouet d’un marketing inventif.

Il faut aussi prendre en compte un autre argument contre un monde sans droit d’auteur pour la musique. On peut objecter que les artistes ne sont pas motivés que par l’amour de l’art, mais aussi par les retombées matérielles. Si le droit d’auteur était supprimé, leurs productions pourraient être téléchargées gratuitement par les consommateurs. Est-ce que ça n’arrêterait pas une bonne partie de la production ? Non, pour la raison suivante : il n’y a pas de raison pour que le public stoppe de dépenser de l’argent dans la musique. La propension à financer la culture restera.

Seulement, les sommes gagnées n’iront plus à une minorité d’artistes mais seront mieux redistribuées. Au lieu de financer l’industrie du divertissement, les consommateurs pourront financer directement leurs artistes pour leurs prestations scéniques. Les ressources publicitaires ou des concerts pourraient aussi être redistribuées suivant le nombre de clics générés sur Internet, qui mesurent la popularité des musiciens. Et cette popularité ne sera plus autant manipulée. Du point de vue d’un défenseur d’un marché et d’une société libre, il n’y a là vraiment rien à redire. On peut même encourager un tel changement qui permettrait à la vie culturelle d’être plus riche, plus pluraliste. Les apparitions de quelques stars stratosphériques dans quelques événements ou fêtes mondaines à grands coups d’euros se raréfieraient. Bien plus, des musiciens différents avec des popularités différentes apparaîtront à des lieux différents selon les goûts et les moyens locaux.

Les signes avant-coureurs de la fin du droit d’auteur

On ne devrait pas prendre ces réflexions comme une pure vue de l’esprit : Il existe déjà des créateurs musicaux qui ne se livrent plus à l’industrie du divertissement, renoncent au droit d’auteur et mettent librement à disposition leurs productions sur le Netz. Et parmi ces musiciens on en trouve quelques uns qui trouvent leur chemin vers les mélomanes. Certains sont même plébiscités, et ont réussi à devenir glamour et riches sans avoir dû passer par la manipulation marketing. De fait, les possibilités de rentabilisation à travers les performances scéniques ont sans doute récemment augmenté à cause de la criminalisation des échanges de musique. Une telle tendance se confirmerait dans un monde sans droit d’auteur, et serait à louer. Car les musiciens qui profiteraient du nouveau système seraient ceux qui vont sur scène et pas uniquement ceux qui synchronisent des mouvements de lèvres en studio.

Cependant, celui qui est prêt à reconnaître ce que nous venons de présenter peut faire quelques critiques. Est-ce qu’un monde sans droit d’auteur ne fait pas courir le danger que la musique perde en qualité et ne devienne que la victime du goût du vulgaire ? Cette crainte n’est pas fondée : D’une part il est difficile de disqualifier un goût comme «vulgaire». Ensuite on peut s’attendre à ce que les blogueurs et critiques s’attellent vite à la tâche de faire le tri, de commenter et d’évaluer les musiciens. Surtout à l’époque de Facebook et Twitter.

On peut s’attendre à ce que le paysage musical devienne plus vivant et coloré que maintenant. Et cela ne sera pas étonnant, puisque la suppression du droit d’auteur signifierait la déconstruction des positions dominantes et la création d’un espace libre pour les créateurs et amateurs de musique.

In fine : tout cela n’est peut-être qu’un beau rêve. Mais le droit d’auteur comporte déjà des lacunes que l’industrie de la musique essaye de combler en soutenant des restrictions de plus en plus importantes et louches. Beaucoup de créateurs renoncent déjà à la protection douteuse du droit d’auteur, cherchent leur public sur Youtube et gagnent plus qu’avant en faisant de la scène. On ne doit donc pas seulement espérer, mais aussi attendre que les jours du droit d’auteur soient comptés, et avec lui la criminalisation du partage de musique, aussi injustifiée économiquement que juridiquement. Finalement les bases des chevaliers pillards du Moyen-Âge ont bien été abattues un jour.

Ajout suite à la première parution de l’article dans le NZZ

Un petit ajout suite aux réactions qui nous sont parvenues après la première parution de cet article dans le Neue Zürcher Zeitung début février 2012.

1. Il n’y aurait pas de différence entre le vol d’un pain et la copie d’une chanson.
2. On ne doit pas s’attendre à ce que des consommateurs, même prêts à payer, payent quelque chose alors qu’ils peuvent consommer gratuitement.

Les deux arguments vont ensemble, et ne sont pas conciliables avec quelques connaissances d’économie non-polémiques.

Un morceau de musique numérisé est un bien dit «non-rival» : celui qui l’utilise ne nuit pas à son utilisation par les autres. Les coûts des copies sont grâce à Internet quasi-nuls. Rien de cela ne vaut pour une baguette. Si au contraire la musique n’est produite qu’une seule fois, il est efficace que le prix du marché corresponde au coût marginal. C’est de cette manière que la somme des dits surplus du producteur et du consommateur s’équilibrent. Si le coût marginal du producteur est nul, le prix doit aussi être nul. D’un point de vue d’économiste, cela est tout à fait rationnel, si on ne prend pas en compte les intérêts particuliers. Que l’industrie de la musique ait réussi à ancrer dans l’imaginaire collectif que l’utilisation de biens non-rivaux équivaut au vol de biens rivaux est sa contribution à l’analphabétisation économique du grand public.

La question de savoir si beaucoup de morceaux n’arrêteraient pas d’être produits dans un monde sans droit d’auteur reste ouverte. Comme nous l’avons exposé, nous ne pensons pas que cela aurait des effets négatifs sur la qualité ou la quantité des productions musicales. Ce serait plutôt le contraire. Mais si cela était le cas, cela le serait dans des proportions restreintes, et le législateur devrait répondre à la question suivante : « Quels sont les coûts économiques de l’application du droit d’auteur actuel ? » Si les coûts d’une norme juridique sont plus élevés que son utilité, alors le droit (de propriété ici) doit être remodelé ou supprimé. On parle d’un demi-million d’avertissements par an rien qu’en Allemagne pour téléchargement «illégal». Les montants des chantages sont en général de quelques milliers d’euros. Le nombre de personnes concernées a déjà dépassé le million. La peur de l’espionnage étatique et la criminalisation d’un comportement considéré comme légitime sont aussi des coûts politico-économiques qui doivent être pris en compte. Un État tient sa légitimité de la codification et de l’application de normes sociales partagées. On ne peut pas dire que le droit d’auteur actuel fasse l’unanimité.

Vous pouvez lire l‘article original en allemand. Grand merci aux auteurs pour m’avoir permis de traduire et publier leur texte ici.

11 thoughts on “L’industrie du divertissement est une bande de pillards. Plaidoyer d’économistes pour la suppression du droit d’auteur.

  1. Alexis Vintray

    Merci pour ce beau texte!

    Je me permets de le republier en voyant qu’il est sous licence CC BY SA. N’hésitez pas à me contacter si je me suis trompé.

    Cordialement

    ALexis Vintray

  2. politiquedunetz Post author

    Non, c’est nickel, par contre, ça serait bien si vous étiez un peu plus explicite dans votre citation. Parce «sur le web», ça ne l’est pas vraiment ;)

  3. logicos

    A ma connaissance, une oeuvre de l’esprit, comme un morceau de musique, ne peut être diffusé que par copie.

    La 1er question est de savoir a quel moment on fait (ou pas) payer cette copie.
    La 2ieme question est comment controler la copie.

    Le problème c’est qu’on fait payer la copie, et qu’on ne peut pas controler la copie.
    Ca ne peut pas fonctionner.

    Il faut être vraiment tordu ou desespéré, pour imaginer , malgré tout, contrôler la copie.

    N’oublions pas qu’a l’ere d’Internet, Adele a vendu plus de disque en 15 mois, que Michael Jackson en 20 ans.
    lol ?

  4. Phifeu

    Bonsoir,

    si je suis globalement d’accord avec une remise à plat des droits d’auteurs (qui ne se limite pas à la musique, chose très étonnante dans cet article), je trouve ce plaidoyer particulièrement mauvais, à la limite de la manipulation, répondant à de fausses évidences par d’autres fausses évidences, et généralisant rapidement (“l’industrie du divertissement” du titre devient en fait l’industrie du disque). Plus grave, il ne propose rien, si ce n’est de casser l’existant pour le remplacer par … justement, on va y venir.

    Déjà, le titre est contradictoire. Si l’industrie du divertissement pille, qui pille-t-elle ? Les auteurs ? Alors pourquoi supprimer le droit d’auteur ?

    La première partie du plaidoyer cherche à discréditer les industriels de la musique. Ça tombe bien, il y a beaucoup de choses à leur reprocher. Mais pourquoi s’embarquer à discréditer Boney M et Milly Vanilli ? Comme si le désir de personnifier la musique était plus importante que la musique elle-même ! En quoi un acheteur d’un disque de Boney M peut-il se sentir floué dés lors qu’il achéte le disque qu’il souhaitait écouter ? Cela doit-il signifier qu’un projet artistique décidé par un créateur qui “prêterait” sa musique à quelqu’un sachant mieux danser ou ayant une plus forte personnalité scénique serait forcément trompeuse ? Si le public doit être le seul juge, il doit l’être là aussi, et se considérer tromper parceque le mec sur la pochette ne correspond pas à celui qui chante en vrai alors que le morceau est le même, c’est un peu faible comme argument. D’autant que je ne vois pas en quoi la suppression du droit d’auteur empêcherait cela, bien au contraire : tout le monde pourrait se revendiquer comme étant le créateur de tel ou tel morceau, et les risques de tromperie seraient dés lors bien plus importants. Dommage, car des choses à reprocher à l’industrie du disques, il y en a : d’énormes frais de fonctionnement (ça marche aussi pour les sociètes de gestion), à tel point qu’il vaut mieux aujourd’hui travailler comme administratif que comme créateur, une répartition des revenus complètement anachroniques et mafieuse, un lobbying politique intense qui casse la confiance entre les créateurs et leur public, une utilité plus que douteuse au regard des dépenses publiques que cette industrie réclame (subventions, exonérations diverses, hadopi, etc.).

    Le passage suivant cherche à nous démontrer qu’une suppression du droit d’auteur n’altérerait pas la création. Et de prendre l’exemple de Youtube. Mais Youtube ne favorise que très peu la création (via sa plateforme de vidéo en CC à la limite), elle favorise la diffusion. Et ce n’est pas du tout pareil. Surtout que Youtube n’est pas particulièrement reconnu pour la qualité de son schéma de redistribution des richesses. De plus, croire que Youtube ne favoriserait pas certains artistes en terme d’exposition vis à vis d’autres est complètement illusoire : c’est justement une partie de leur business model. Que l’industrie du disque existe ou non, que les DA soient supprimés ou non, tout ça ne règle absolument pas la question. Parcequ’il est justement question de diffusion, et non de création. Croire que les grandes entreprises du web sont neutres est particulièrement étonnant et dénote AMHA d’une méconnaissance des modèles économiques du monde électronique.

    Ensuite, on veut nous faire croire que la suppression des droits d’auteur amènerait la gratuité de l’accès à la musique, ce qui libérerait des sommes pour faire vivre directement les créateurs via le spectacle vivant. Quid des écrivains ? Des musiciens de studio ? Quid des compositeurs ? Des photographes, graphistes qui oeuvrent pour les pochettes ? Tous ces créateurs qui ne peuvent ou ne veulent pas se produire sur scène seraient sans revenus, car selon les auteurs, “les musiciens qui profiteraient du nouveau système seraient ceux qui vont sur scène”.
    L’argument “massue” du spectacle vivant est en fait à double tranchant : il délègue finalement le pouvoir au programmateur de salles. Un groupe pourrait être téléchargés des millions de fois gratuitement, s’il ne se plie pas aux exigences du gérant de salles, il ne touchera rien, et ça sera normal. Cette situation n’est déjà pas si éloigné de ce que pas mal de créateurs vivent déjà. Et que se passe-t-il en cas de succès à 10 000 km de chez soi ? Le spectacle vivant à lui aussi ses limites.
    Quant aux revenus partagés par la pub et le nombre de clic, cela sous entend que la gratuité serait en fait cachée, qu’elle générerait des revenus (et j’évacue rapidement tous les risques de manipulations électroniques du nombre de clic). A ce moment-là, pourquoi croire que le monde merveilleux du web ne prélèverait pas lui aussi sa dime au passage, pourquoi croire que les dérives actuelles n’existeraient pas de la même manière, la seule différence étant ceux qui tirent les ficelles et les maigres revenus redistribués aux créateurs ? Encore une fois : en quoi la suppression des DA permettrait de se prémunir de ce type de sangsue ? Personnellement, c’est quelque chose dans lequel je serai prêt à croire si on me parlait d’une plateforme publique, géré par l’Etat, qui pourrait être neutre si le pouvoir politique le décidait vraiment (comme pour les bibliothèques par exemple). Mais ce plaidoyer milite bien au contraire pour un pouvoir qui serait tout, sauf public (l’allusion au “défenseur d’un marché libre” me donne de sérieux doutes).

    D’ailleurs, quand ils évoquent le cas des créateurs qui diffusent hors schéma du DA classique, ils n’arrivent finalement à prouver qu’une chose : que certains s’en tirent et pas les autres. Comme maintenant en fait. Le seul changement serait dans l’espoir que le public soit souverain, mais comme je l’explique plus haut, cette souveraineté serait soumise à des contraintes qui ne ferait en fait que déplacer le pouvoir, non pas entre les mains des créateurs, non pas entre les mains du public, mais entre les mains des diffuseurs (si pas de création de plateforme publique, cela s’entend).

    Vient ensuite l’argument selon lequel les bloggueurs et les critiques permettraient de trier le bon grain de l’ivraie. Bien sûr, il est de notoriété publique que les billets sponsorisés n’existent pas, que les critiques font loi, envers et contre tous, et que des individus isolés ne peuvent pas jouer le jeu d’une manipulation du public.

    Mais c’est à la fin que les auteurs dévoilent véritablement leur jeu : pour eux, “si le coût marginal du producteur est nul, le prix doit aussi être nul. D’un point de vue d’économiste, cela est tout à fait rationnel, si on ne prend pas en compte les intérêts particuliers”.
    La négation des intérêts particuliers me laisse sans voix : si le monde doit être perçu sous ce prisme, pourquoi verser un salaire à un travailleur ? Je trouve cela extrêmement facile de mettre de côté les intérêts particuliers de ceux dont on veut justement s’approprier les biens/richesses/idées/droit d’auteur.
    J’aimerai savoir d’où tirent-ils leurs revenus. En tant qu’économistes, j’entends. Si l’on doit considérer que le coût marginal d’un artiste est nul (ce qui n’est pas le cas), je ne vois pas trop comment on peut défendre l’idée que le coût marginal d’un économiste est plus élevé.

    Entendons nous bien : je ne pense pas une seule seconde que le téléchargement illégal soit un vol. Un téléchargement n’équivaut pas à une vente perdue. Mais de la même manière qu’un créateur de site web peut se sentir floué qu’un autre que lui se serve de son code pour créer des sites, de la même manière que l’on peut se sentir “volé” si on se fait pirater ses photos personnelles ou son compte Facebook, un auteur peut se sentir floué de voir son oeuvre circuler sans qu’il n’en retire rien.

    Que le système actuel soit en bout de souffle, c’est évident. Que l’industrie du disque défende des intérêts qui, in fine, ne sont pas les intérêts des auteurs/créateurs, c’est évident. Que le public redevienne un acteur majeur de la rémunération des auteurs, c’est évident.
    Mais que ce pouvoir soit transféré d’une industrie à une autre ne devrait pas l’être.

    D’autant que les auteurs, en attendant, continueront majoritairement de galérer.

    PS : j’ai des propositions à faire, mais vu la tartine, je m’abstiendrai pour ce soir. Si l’auteur du blog le désire, je serais ravis d’écrire un article à ce sujet, afin de m’exposer moi-aussi à l’analyse de ses lecteurs. Et si ce n’est pas le cas, ce n’est pas bien grave, mais j’accepterai mal les critiques du genre “toi non, tu proposes rien”.

    1. politiquedunetz Post author

      «Toi, non tu proposes rien» ;)

      Blague à part, oui, tu es tout à fait le bienvenu sur ce blog, d’autant que même si j’ai traduit ce texte parce que je le trouve intéressant, je suis bien d’accord qu’il y a des points faibles. Je serais d’accord avec la plupart de tes critiques et défendrais plutôt ce type de réforme : La réforme du droit d’auteur selon le Piratpartiet suédois au Parlement Européen. Où il ne s’agit pas de supprimer le droit d’auteur mais de le mettre à plat.

  5. Phifeu

    @logicos : je suis un vilain curieux : pouvez vous me donner vos sources sur la comparaison des ventes entre Adele et Michael Jackson ?
    Après quelques recherches, je serais généreux si j’accorde 10 millions d’exemplaires vendus pour Adele là où j’arrive à plus de 50 millions pour MJ (et seulement sur ces 20 dernières années, c’est à dire sans Thriller, Bad et Off The Wall, qui compte plus de 160 millions à eux trois)

  6. Phifeu

    @logicos je rectifie, je n’avais pas comptabilisé 2&, ce qui est rajoute 22 millions. Mais on est encore loin du compte …

  7. Phifeu

    Je l’ai lu, et elle est déjà bien plus réaliste. Mais elle ne règle pas la question du revenus des auteurs, elle rééquilibre la balance entre les industriels et le public (mais c’est déjà ça).

    Pour mes propositions, laisses moi un peu de temps (une semaine max ?) histoire de rédiger une synthèse de mes “travaux” sur le sujet. Mais ce à quoi je réfléchis est tout à fait compatible avec la position du PP suédois

      1. Phifeu

        Encore une fois, globalement d’accord avec le constat, mais si la solution miracle, c’est de laisser le marché décider, c’est assez désespérant. Le laissez-faire général n’est pas forcément bon pour la culture (combien d’artistes sont morts la gueule ouverte alors que leurs oeuvre valent des millions après leur mort, sans parler du business de la mort comme pour Jackson, Winehouse et les autres).
        Le jour où on supprimera tout système de propriété, pourquoi pas ? En attendant, pourquoi seuls les auteurs devraient être les seuls à renoncer à leur propriété à eux ?

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